Le tai-chi, un art protéiforme

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Livre Trésor du Tai Chi, Editions Atlande 2019

Article paru initialement dans le no 20 de la revue TaiChi Mag en mai 2019 et extrait du livre "Trésor du tai-chi, précis de la boxe du faîte suprême" par Weijia Cambreleng & Rodolphe Pollet (illustré par Arnaud Le Torriellec), Editions Atlande, 2019.
 

La longue et chaotique évolution qui vient d'être décrite brièvement suit son cours. Elle explique pourquoi le tai-chi-chuan se caractérise aujourd'hui par plusieurs composantes. En 2006, dans la déclaration dite de Ma'anshan, des experts issus des différents styles ont reconnu solennellement l'existence de trois systèmes aux objectifs distincts, dans un esprit de respect mutuel et de progrès de la société. Selon ce texte officiel, ces trois composantes majeures sont, par ordre d'apparition chronologique : le tai-chi-chuan en tant qu'art martial authentique, exercice de préservation de la santé, et sport de compétition. La réalité est cependant plus complexe. Premièrement, sa nature martiale, au sens de techniques de survie, semble de moins en moins palpable, bien que certaines écoles cherchent à la préserver. Elle transparaît notamment à travers la pratique de la “poussée des mains”, échange plus ou moins coopératif entre deux partenaires, et le maniement des armes traditionnelles. Cela dit, rares sont les pratiquants qui parviennent à un niveau que l'on pourrait qualifier d'opérationnel. Même le style Chen, pourtant le plus dynamique et à l'orientation martiale plus manifeste, n'échappe pas à ce constat. 张晓武 / Zhāng Xiǎowǔ, l'un de ses représentants aujourd'hui basé à Canton, a analysé ce problème avec une grande lucidité dans la presse locale :

La poussée des mains est juste un exercice préparatoire, qui doit être une étape intermédiaire pour progresser vers le combat libre. La pratique de la poussée des mains n'est en réalité pas d'une grande aide pour exceller au combat libre. Beaucoup de gens habiles à la poussée des mains pensent avoir atteint une maîtrise, alors que celle-ci s'exerce uniquement dans des conditions coopératives, ce qui n'est pas la vraie maîtrise. La véritable essence du tai-chi réside dans son combat libre, qui ne comporte pas de mouvements codifiés. Le combat libre cultive la vitesse, l’adaptabilité, et la puissance explosive. Quand l'élève possède ces qualités qui sont les fondations du combat, les techniques spécifiques deviennent secondaires. Celui qui souhaite devenir un combattant aguerri devrait consacrer une plus grande part de son temps au combat non coopératif.


La deuxième composante semble aujourd'hui s'imposer. C'est la pratique du tai-chi-chuan dans un objectif de bien-être. Celle-ci s'inscrit dans une longue tradition de pratiques gymniques et respiratoires d'inspiration taoïste qui ont fusionné avec la pratique martiale à partir de la fin de la dynastie Ming (1368-1644) et durant la dynastie Qing (1644‑1911). Aujourd'hui, l'image d'une gymnastique de santé pratiquée lentement par des personnes âgées dans des parcs s'est imposée dans l'esprit de la population. Elle résulte notamment de la volonté du gouvernement chinois de proposer une synthèse du tai-chi-chuan accessible à tous, la forme en vingt-quatre mouvements dite de Pékin créée en 1956. Cette perception pourtant réductrice prédomine en Occident comme en Chine. Ce pays vient d'ailleurs d'inscrire la pratique du tai-chi-chuan dans un grand programme de santé et encourage sa propagation dans les écoles, les entreprises, les institutions, les quartiers, etc. Dans le monde scientifique s'accumulent aussi les publications attestant des effets bénéfiques du tai-chi-chuan pour se préserver de maladies telles que la lombalgie, l'arthrose, l'ostéoporose, la fibromyalgie, l'hypertension, les troubles du sommeil, les pertes d'équilibre, le stress, etc. Toutefois, sa supériorité sur d'autres activités physiques ne semble pas toujours établie. Par ailleurs, les auteurs du présent ouvrage estiment que pour obtenir de réels bienfaits pour sa santé, le pratiquant devra déployer des efforts comparables à ceux de l'entraînement à l'art martial authentique.

La dernière composante mentionnée dans cette déclaration de Ma'anshan est le sport de compétition. Elle fait aujourd'hui l'objet d'une promotion sans précédent. Pourtant, son émergence s'est heurtée à la difficulté de juger des compétiteurs issus de styles très différents, d'adopter des règles communes, et d'assurer la sécurité des participants. C'est ainsi que le tournoi national de Nankin d'octobre 1928, où tous les coups étaient permis à l'exception de ceux ciblant les parties génitales, les yeux et la gorge, enregistra de nombreux blessés et dut être interrompu avant la fin. Un an plus tard à Hangzhou, des accidents similaires conduisirent les organisateurs à interdire les coups répétés à la tête. À cette époque n'existaient ni les catégories de poids, ni le matériel de protection. Dans les années cinquante, les compétitions de wushu modernes furent créées sur le modèle de la gymnastique. Les formes traditionnelles y étaient bannies pour des raisons idéologiques, et les nouvelles chorégraphies étaient notées selon des critères techniques et esthétiques. Ce choix fut lourd de conséquences, car la situation actuelle a peu changé. On ne peut en effet que déplorer que la forme de tai-chi-chuan présentée dans ces compétitions sportives soit partiellement dénaturée, car l'esthétique et l'athlétisme priment trop souvent sur la compréhension profonde des mouvements. Aussi, les tournois de “poussée des mains” se résument souvent à des oppositions frontales et rudimentaires au lieu de démontrer une compréhension réelle des principes subtils du tai-chi-chuan. Cela dit, ces rencontres sportives sont aussi des lieux d'échanges entre pratiquants venus d'horizons très différents.

 Plus récemment, d'autres composantes ont émergé. Par exemple, certains grands patrons chinois tels que Jack Ma ou Guō Guǎng​chāng / 郭广昌 développent le bien-être dans leurs entreprises et expliquent comment les principes stratégiques du tai-chi-chuan trouvent une application directe dans le monde économique. Gestion des ressources humaines et innovation sont des exemples de domaines qui pourraient bénéficier de la souplesse et de l'adaptabilité qui caractérisent le tai-chi-chuan. Citons aussi l'extraordinaire levier de soft power qu'il représente aujourd'hui. Des tournées sont par exemple organisées à travers le monde avec des maîtres réputés pour adoucir l'image d'une Chine jugée trop menaçante. Ainsi, en février et mars 2018, des représentants des styles Chen et Yang ont parcouru l'Europe dans le cadre de l'initiative “une ceinture, une route”, un vaste projet de nouvelles routes de la soie lancé par le président 习近平 / Xí Jìnpíng en 2013 dans le but d'étendre le pouvoir géopolitique de la Chine. Depuis plusieurs années, celle-ci cherche aussi à faire admettre le tai-chi-chuan aux jeux Olympiques et à obtenir de l'Unesco une reconnaissance identique à celle que l'Inde a obtenue pour le yoga. La dernière initiative en date revient à Jack Ma et à Jet Li, qui ont lancé fin 2017 un nouveau sport de combat que l'acteur surnomme “Tai Chi version 3.0”. Ce soft power se manifeste aussi dans le domaine artistique, autre composante non négligeable du tai-chi-chuan. En 2012, Tai Chi Zero, suivi de Tai Chi Hero (en attendant la fin de cette trilogie annoncée), s'écarte des canons du film d'arts martiaux en narrant les aventures de 杨露禅 / Yáng Lùchán dans un univers rétro-futuriste. Un an plus tard, le film sino-américain Man of Tai Chi adopte une trame plus conventionnelle, affiche un budget deux fois supérieur, mais se solde finalement par un échec commercial. En Chine, le tai-chi-chuan représente pourtant un marché aujourd'hui lucratif. Les individus de la classe moyenne supérieure se piquent de pratiquer le tai-chi-chuan comme la médecine chinoise ou les disciplines artistiques pour affirmer leur supériorité culturelle. Quant aux hommes d'affaires chinois, ils n’hésitent plus à dépenser leur argent sans compter pourvu que leur bien-être s'améliore, recrutant les services de professeurs de tai-chi-chuan qu'ils peuvent contacter instantanément à partir de leur téléphone mobile. En résumé, plus que jamais, le tai-chi-chuan ne se limite pas à la pratique isolée d'un art martial authentique. Il répond à des attentes somme toute légitimes concernant la santé, la culture, et se trouve au centre d'enjeux sociétaux.

Entretien avec Me Zhang Baozhong, 20e génération du tai-chi style Chen

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Zhang Baozong en tuishou en Chine pour le magazine TaiChi Mag

Article paru initialement dans le no 15 de la revue TaiChi Mag en janvier 2018 sous le titre "Maître Zhang Baozhong, l'excellence de la vingtième génération du tai-chi-chuan style Chen".

Maître Zhang Baozhong est aujourd’hui l’un des plus fameux représentants de la vingtième génération du tai-chi-chuan style Chen. Avant sa première visite en France, programmée à l’été 2018, TaiChiMag l’a rencontré en Chine pour un entretien exclusif. Par Weijia Cambreleng et Rodolphe Pollet.
 

Zhang Baozhong est un maître chinois de la vingtième génération du tai-chi-chuan style Chen né en 1972 dans la province du Henan. Sa grand-mère maternelle était originaire de Chenjiagou, berceau du tai-chi-chuan. Il en est aujourd’hui l'un des plus fameux représentants. C’est d’abord sa rencontre avec son oncle maternel, Chen Zhaosen, qui fut déterminante dans son parcours. Zhang Baozhong fut en effet subjugué par son art du tuishou et sa maîtrise de la “hallebarde des printemps et automnes”. Après avoir enfin convaincu sa mère de le laisser quitter le domicile familial, il débute donc son apprentissage sous la férule de son oncle. En 1991, il remporte brillamment plusieurs titres lors d’une compétition organisée à Wenxian. C’est à cette occasion qu’il est repéré par le grand maître Wang Xian, dont il devient aussitôt l’élève. L'entraînement devient alors particulièrement rigoureux, mais Zhang Baozhong est un élève studieux et persévérant. Aujourd'hui, il demeure son plus proche et plus fidèle disciple. 


Outre sa maîtrise des formes traditionnelles à mains nues et avec armes, maître Zhang Baozhong est reconnu comme expert en “poussée des mains” (tuishou), comme en témoignent ses nombreux titres en compétitions obtenus consécutivement entre 1992 et 1998. Dès 1992, il est par ailleurs invité à Singapour, en Malaisie, et en Thaïlande. En 1998, le comté de Wenxian le classe parmi les dix meilleurs experts en tai-chi-chuan style Chen. 


Weijia Cambreleng, présidente de l’Académie Chan Wu Dao, l’a rencontré pour TaiChiMag dans un parc de la ville de Suzhou en octobre 2017. 


Maître Zhang, en tant que représentant de la 20e génération du style Chen, quelles évolutions récentes avez-vous observé dans la pratique du tai-chi ?
A partir des années 80, le monde a progressivement découvert le tai-chi-chuan de Chenjiagou. Aujourd’hui, de plus en plus de gens connaissent le tai-chi non seulement en tant qu’art martial mais aussi pour la culture qui lui est associée. Désormais, les gens aiment le tai-chi à la fois comme méthode de combat et comme technique de bien-être qui allie le corps et l’esprit. En raison de ces caractéristiques qui font son charme, sa pratique est véritablement adaptée à tout le monde.

En Chine, on n’avait encore jamais assisté à une telle promotion du tai-chi. Dans un contexte où le gouvernement met l’accent sur la culture traditionnelle et la stratégie pour la santé, le tai-chi est rangé dans six domaines d’application : les entreprises, la campagne, les institutions, les quartiers, l'armée, et les écoles. Le ministère de l'éducation insiste très clairement sur le fait que le tai-chi doit faire son entrée et se propager dans les écoles. Cette année, la chaîne nationale chinoise CCTV a pour la première fois diffusé ce slogan : “Les arts martiaux pour éveiller le courage, la culture pour transporter le Dao !” Il est demandé aux élèves de promouvoir l'esprit des arts martiaux et de devenir un chinois qui ose prendre ses responsabilités. Tout ceci donne aux arts martiaux une place qu’ils n’ont jamais occupée auparavant. Le gouvernement chinois a inscrit dans son programme “Healthy China 2030” qu’il faut contribuer au développement du tai-chi, du qi gong et des autres sports traditionnels chinois. On ne peut donc que constater l’importance accordée aujourd’hui au tai-chi parmi l'ensemble des activités physiques. Ainsi, en septembre 2017 a été organisé à Wenxian, berceau du tai-chi-chuan, l'événement “Partager le tai-chi, partager la santé”, où le tai-chi a été pratiqué au même moment dans des centaines de villes par des millions de personnes. C’est un premier pas pour promouvoir le tai-chi dans le monde. Enfin, en novembre 2017, l’entrepreneur Jack Ma et l’acteur Jet Li ont organisé une compétition de gong shou dao dans l’objectif de réaliser enfin le rêve de conduire le tai-chi et les autres sports traditionnels aux jeux olympiques.

Le style Chen est réputé pour son orientation martiale. Comment concilier cette caractéristique essentielle avec la recherche légitime du bien-être dans notre monde moderne ?
A l’époque où le tai-chi a été développé, le premier objectif était de se défendre et de protéger le pays. Cependant il existe beaucoup de différences entre le tai-chi et les autres arts martiaux. Le tai-chi-chuan combine le confucianisme et le taoïsme, les notions de tai-chi et de yin-yang ; il combine parfaitement la philosophie, les arts martiaux, les arts, la gymnastique (daoyin), et la médecine traditionnelle chinoise. On dit donc que c'est un art martial interne, empreint de sagesse et pour “nourrir la vie” (yangsheng). En Chine, il y a un proverbe qui dit que l’on doit pratiquer les arts martiaux et la médecine traditionnelle chinoise en même temps, ce qui prouve que combat et yangsheng sont complémentaires.

Le tai-chi utilise le souffle vital (qi) pour conduire le mouvement et se sert de la souplesse pour vaincre la fermeté. Par conséquent, le pratiquant parviendra à réunir en un tout l’intention (yi), le souffle vital (qi), la forme (xing) et l'esprit (shen). En accord avec la médecine traditionnelle chinoise qui considère que douleurs et maladies proviennent d’une mauvaise circulation de l’énergie, pratiquer le tai-chi prévient les maladies et améliore la santé. De plus, il permet de comprendre l'union de l'homme et de la nature. S’il est pratiqué correctement, le tai-chi peut à la fois être un art martial et une méthode d’entretien de la santé. C'est pour cela que les grands maîtres qui ont fait l'histoire de Chenjiagou vivent très vieux. On ne peut pas dire spécifiquement quels sont les enchaînements dont l'objectif est la santé et quels sont ceux qui relèvent des arts martiaux. Si l’on connaît les principes et si l’on pratique assidûment au point de se l'approprier, nous pouvons tous expérimenter les différentes facettes du tai-chi.

Le style Chen comporte aussi une multitude d'enchaînements à mains nues et avec armes. Est-il conseillé de les travailler tous ou est-il préférable d'en approfondir certains ? Quelle part faut-il donner au tuishou ?
Cela dépend des conditions propres à chacun. Si l’on est jeune, sportif, que l’on souhaite s’engager professionnellement dans la voie du tai-chi pour devenir un acteur influent, à raison de trois ans au minimum et de dix ans pour atteindre un niveau correct, il est possible d’apprendre de façon intensive et méthodique les enchaînements à mains nues, puis les armes, et enfin le tuishou. Si l’on est jeune mais qu’on ne peut s’entraîner de manière intensive, que l’on vise seulement le bien-être, la recherche de la sagesse, il faut se concentrer sur le premier enchaînement (yilu) et pratiquer les armes et le tuishou comme des loisirs. Pour ceux qui ne sont pas très sportifs ou bien d’âge moyen et qui souhaitent améliorer leur santé, selon le temps qu’ils peuvent réserver à la pratique, ils peuvent consacrer entre un et trois ans pour apprendre les enchaînements et, si la passion est née, s’entraîner ensuite aux armes et au tuishou.

Les enchaînements à mains nues sont la base ; les armes et le tuishou sont l’un des moyens pour vérifier la justesse. Ces trois pratiques sont liées et complémentaires, mais tout repose sur les fondamentaux du tai-chi, sans quoi plus vous apprendrez et moins vous en saurez. Je ne conseille pas aux débutants, durant les trois premières années, d'apprendre les trois en même temps. Il faut d'abord bien pratiquer les enchaînements pour cultiver la vigueur.

Quels sont les points importants sur lesquels insister lors de la pratique ? Quels sont les plus gros écueils ? Quelles sont les différentes étapes ?
On a coutume de dire que le tai-chi-chuan doit se transmettre à la fois par la parole et par le corps. On ne peut donc pas apprendre le tai-chi-chuan seulement à partir d’un DVD. Aujourd’hui cette pratique est très populaire, mais beaucoup de gens considèrent le tai-chi comme une gymnastique en passant à côté des points essentiels. Par conséquent, cela ne permet pas réellement de “nourrir la vie” (yangsheng). En premier lieu, il est donc important de trouver un bon professeur.

Deuxièmement, la barrière la plus grande est l’impatience d’obtenir des résultats. Beaucoup de gens pensent que pratiquer le tai-chi consiste uniquement à apprendre un ou plusieurs enchaînements. Ils expriment souvent cette envie pressante face à leur professeur en négligeant les bases. Un adage chinois dit que si l’on néglige le gong, on aura rien acquis quand on sera âgé. Tout ça pour souligner l'importance des bases. C'est aussi pour cela que beaucoup de gens ayant pratiqué le tai-chi toute leur vie n’ont jamais réussi à percer ses secrets. En plus des fondamentaux associés au corps, au regard, aux mains, à la technique, aux déplacements, le travail de la posture du pieu (zhuan gong) est un point crucial. Tous les secrets résident dans la posture du pieu. On économisera beaucoup de temps si l’on apprend d’abord les bases et la posture du pieu, si l’on étudie les dix principes clés du tai-chi, avant d’aborder les enchaînements.

L’apprentissage du tai-chi peut approximativement se diviser en trois étapes. Dans la première étape, il faut se concentrer sur les postures et les mouvements. Il faut bien comprendre les formes de pas, les déplacements, les techniques de jambes, la mécanique corporelle, les formes de mains, les techniques de mains, le regard. Les postures doivent être justes, les déplacements stables, et les mouvements amples et souples. Dans la deuxième étape, il faut maîtriser les lois qui régissent les changements dans les mouvements et leurs spécificités, parvenir à la fluidité, au naturel, et à la rondeur. Enfin, dans la troisième étape, il faut mettre l’accent sur la combinaison de la force, de l’intention, et de la respiration. Les mouvements sont à la fois agiles et stables, et tout le corps est unifié. Tous ces détails doivent être assimilés lentement et expérimentés par soi-même progressivement.

Les pratiquants français ont hâte de faire votre connaissance. Quel message souhaitez-vous leur adresser avant votre visite prochaine en France ?
La France est un pays romantique et hospitalier ; la vie culturelle y est très variée ; les Français apprécient la douceur et l'harmonie de la vie ; ils cherchent une vie plus relaxante et plus saine ; ils adorent la nature. C'est un pays très sympathique. En cela, il y a beaucoup de similitudes avec le tai-chi. Le tai-chi est issu d’une combinaison du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme, et cela se manifeste dans les enchaînements. A l'extérieur, les mouvements doivent en effet être détendus, souples, ronds et agiles. On met l'accent sur la détente, le calme et la vacuité. Cela se manifeste aussi au niveau culturel, où l’on insiste sur l'harmonie de la nature et des hommes, qui doivent suivre les lois de la nature, rechercher le lâcher-prise, et profiter de la vie. On parle souvent de “jouer avec le tai-chi”. Vous ne comprendrez pas ses secrets si votre esprit n'est pas détendu, et si vous n'êtes pas suffisamment calme et prêt à le savourer. En conclusion, je pense que la France est un pays particulièrement apte à développer le tai-chi. Cette discipline du corps et de l'esprit pourra sans aucun doute apporter des surprises innombrables aux amateurs Français.

Les huit pièces de brocart, un trésor pour tous

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Article sur les huit pièces de brocart avec Shi Yongxin

Article paru initialement dans le no 12 de la revue TaiChi Mag en mai 2017

L'enchaînement des « huit pièces de brocart » (ba duan jin) est certainement l’une des pratiques traditionnelles de santé les plus répandues en Chine et à travers le monde. Cependant, il se rencontre sous différentes versions d’efficacités variables. Dans cet article, nous vous présentons une version relativement méconnue issue du monastère de Shaolin. Ses fondements théoriques sont notamment exposés par l’intermédiaire du maître Shi Yongxin, qui fournit aussi quelques conseils pratiques au lecteur. Par Weijia Cambreleng et Rodolphe Pollet.

Un art ancestral toujours vivace

Notre époque connaît un développement économique et technologique inédit qui entraîne un certain nombre de conséquences. Dans le monde du travail, les pressions exercées sur les employés sont parfois sources de tensions et de stress*. D’autre part, l’augmentation de l’espérance de vie suscite des attentes légitimes de la part de la population inactive**. Pour ces différentes raisons, il devient essentiel de conserver un bien-être aussi bien physique que psychique tout au long de la vie. Parmi les différentes voies possibles, le qi gong (maîtrise du souffle), anciennement connu sous le nom de yang sheng (nourrissement du principe vital), est une pratique de santé et de bien-être aujourd'hui prisée par plusieurs millions de Chinois. Ainsi, chaque matin, des hommes et des femmes de tous âges se lèvent dès l’aurore pour exécuter un rituel composé de mouvements souples accordés avec la respiration sous le contrôle de l’esprit. L'un des exercices pour « nourrir la vie » les plus populaires se nomme « les huit pièces de brocart » (ba duan jin). En 2002, sa renommée lui a valu d'être sélectionné par un panel d’experts chargés de sa standardisation, avec yi jin jing (« transformation des muscles et des tendons »), wu qin xi (« jeu des cinq animaux »), et liu zi jue (« six sons thérapeutiques »). La séquence des « huit pièces de brocart » est bien sûr beaucoup plus ancienne ; elle remonterait à la dynastie Song (960-1279). A partir du 19e siècle, elle est attribuée plus précisément au général Yue Fei (1103-1141), aujourd’hui symbole de loyauté dans la culture chinoise. Une origine plus mythique la fait même remonter à deux des huit immortels, Zhongli Quan et Lü Dongbin. On dit aussi qu’elle servait à fortifier le corps des méditants du monastère de Shaolin.

Ba duan jin de l’intérieur de Shaolin

« Les huit pièces de brocart » renvoient à une série de huit mouvements (voir la liste ci-dessous) dont l’ordre et l’exécution peuvent varier selon les écoles. Elle peut notamment être pratiquée debout ou en position assise, de manière douce ou plus dure. Son efficacité varie selon la version retenue. Celle qui a été personnellement transmise au premier auteur de cet article par le moine Shi Yongxin (voir biographie ci-dessous) est relativement confidentielle, ancienne, car interne au monastère de Shaolin. En particulier, cette version travaille sur les vaisseaux sanguins (xuemai) grâce à des mouvements très subtils, régule la respiration, cible spécifiquement certains méridiens (jingluo), et harmonise le souffle vital et le sang (qixue). Comparée à d’autres versions, son efficacité est remarquable. Elle confère en très peu de temps une vitalité bien réelle. A l’issue de son exécution, le pratiquant ressent joie, confort, quiétude, légèreté et vigueur, aussi bien au niveau physique que mental.

   

L’exercice repose sur l’équilibration du yin et du yang, la régulation du triple foyer (san jiao), l’utilisation du mouvement pour atteindre la tranquillité, le travail de l’intention, la mobilisation des cinq viscères wu zang (coeur, foie, rate, poumons, reins) et des six entrailles liu fu (intestin grêle, vésicule biliaire, estomac, gros intestin, vessie, triple réchauffeur) pour calmer l’esprit originel (yuan shen). En pratique, il utilise cinq formes externes associées au mouvement (les yeux, les mains, le corps, la technique, et le pas) afin de réguler cinq formes internes d’ordre énergétique (le coeur, le foie, la rate, les poumons, et les reins). Ceci favorise la circulation du souffle vital et du sang, nourrit les cinq viscères, repousse les causes des maladies, et renforce l’énergie vitale. En d’autres termes, ce qi gong vise à prolonger la vie.

Quelques recommandations pratiques

Afin de profiter pleinement des bienfaits de cet exercice, il convient de veiller à respecter certaines règles. Ainsi, Me Shi Yongxin conseille d’attendre trente minutes après la fin d’un repas avant de commencer à pratiquer. Ensuite, il est préférable de faire précéder l’exercice d’un léger échauffement afin d’assouplir le corps. Par ailleurs, en cas de transpiration, il est essentiel de bien s’essuyer le corps afin d’éviter de prendre froid. Enfin, pour bien comprendre l’intérêt des « huit pièces de brocart », le pratiquant pourra acquérir une connaissance plus précise du système des méridiens (jing luo).

* Selon une étude de l’agence européenne Eurofound publiée en 2007, le stress lié au travail touchait 40 millions de personnes dans l’Union Européenne.
** Selon l’INSEE, en France en 2016, un homme (respectivement une femme) de 60 ans peut espérer vivre encore 23,2 ans (respectivement 27,6 ans).

Liste des huit mouvements selon Me Shi Yongxin

  1. soutenir le ciel avec les mains pour réguler le triple foyer ;
  2. bander l'arc à gauche et à droite comme pour viser un aigle ;
  3. soulever d'un côté pour réguler la rate et l'estomac ;
  4. regarder derrière afin de prévenir les cinq fatigues et les sept blessures ;
  5. tourner la tête et secouer la queue pour chasser le feu du cœur ;
  6. soulever les talons sept fois pour faire disparaître les cents maladies ;
  7. serrer les poings avec les yeux en colère afin d'accroître la force ;
  8. agripper les pieds avec les deux mains pour renforcer les reins.


Notez que dans sa version moderne, les positions des sixième et huitième mouvements sont échangées dans la liste. La plupart des mouvements doivent être répétés trois fois (à l’exception des quatrième et sixième mouvements), soit une durée totale pour la série d’une vingtaine de minutes.

Biographie de Me Shi Yongxin

Shi Yongxin, de son vrai nom Wang Hongxin, est l’héritier de la 33e génération de l’école caodong (bouddhisme zen) du monastère de Shaolin. Il se forme aux arts martiaux, à la médecine traditionnelle chinoise, aux arts énergétiques, et à la calligraphie auprès des maîtres les plus réputés. Il complète son apprentissage avec la méditation auprès du grand maître Nan Huaijin. En 1985, il devient directeur du département des arts martiaux de Shaolin dans la province du Henan. Dès 1999, il voyage à Hong-Kong, en Asie, en Europe, et aux Etats-Unis. En 2002, il devient vice-président de l’école de Shaolin. Il est envoyé à Hong-Kong en 2006 pour promouvoir la culture de Shaolin. Entre 2009 et 2012, il enseigne les arts martiaux et les arts énergétiques dans l’école de Me Nan Huaijin à Suzhou (province du Jiangsu).